Le lundi 10 avril, parce qu'ils étaient menacés d'être emportés par la mobilisation exceptionnelle de la jeunesse et des
travailleurs, Chirac et son gouvernement ont dû capituler en rase campagne. En dépit de manoeuvres multiples, Chirac,
Villepin, Sarkozy et la majorité UMP n'ont pu dissimuler leur défaite : ils ont dû retirer le CPE, exigence à partir de
laquelle la mobilisation s'était cristallisée depuis le 16 janvier.
Cette défaite infligée à Chirac constitue, dix mois après la victoire du « Non » au référendum du 29 mai sur le traité
constitutionnel, un tournant dans la situation politique.
Mais toutes les autres revendications demeurent, en particulier celles définies par les assemblées générales des étudiants
et reprises par la coordination nationale. Comment combattre pour imposer la satisfaction de toutes ces revendications ?
Répondre à cette question implique un premier bilan de ces trois mois de mobilisation, de ses forces et faiblesses.
Le premier élément décisif a été que, dès l'annonce par Villepin du projet de CPE, toutes les organisations de la jeunesse
- à commencer par l'UNEF et les organisations lycéennes FIDL et UNL - ont exigé dans l'unité le retrait pur et simple
du CPE. Aussitôt l'ensemble des confédérations syndicales ouvrières a dû adopter la même position.
Un autre fait majeur a été que du 16 janvier jusqu'à fin mars, les dirigeants syndicaux ont été dans l'impossibilité de
négocier le CPE avec le gouvernement. Ceci, de même que l'unité réalisée, leur a été imposé par la jeunesse et les
travailleurs; et ceci a contribué puissamment à la mobilisation, à sa durée, à son amplification.
Une exceptionnelle ténacité malgré les obstacles.
Mais en même temps, les dirigeants syndicaux ont multiplié les obstacles à la mobilisation, redoutant que celle-ci puisse
menacer l'existence du gouvernement: ils ont refusé toute manifestation centrale à l'Assemblée nationale contre la
majorité UMP; ils ont refusé tout appel à la grève générale; et même les dates choisies pour les journées d'action
entravaient la mobilisation: d'abord le 7 février, sans grève, et pendant les vacances scolaires de la région parisienne,
puis le 7 mars, une fois la loi votée. Mais la mobilisation qui se développe sans interruption dès fin janvier surmontera
ces obstacles et déferlera une première fois le 7 mars avec près d'un million de manifestants, jeunes et travailleurs.
Une mobilisation qui cherche à imposer le verdict du 29 mai 2005.
Cette mobilisation massive, amplifiée le 18 mars (un million et demi de manifestants) puis le 28 mars (3 millions de
manifestants) et plus encore le 4 avril n'est pas tombée du ciel. Elle s'est développée, malgré les obstacles, dès le 16
janvier, en s'appuyant sur la défaite infligée à Chirac le 29 mai 2005 et en cherchant à concrétiser ce qu'elle impliquait ;
car la victoire du Non au référendum sur le traité constitutionnel signifiait: Assez de cette politique ! Dehors Chirac !
Le rôle des coordinations.
Les étudiants ont mis en place une coordination nationale des établissements en grève fonctionnant comme un comité
central de grève. Mais souvent les délégués n'étaient pas clairement mandatés. En outre, les organisations syndicales
étudiantes n'y étaient pas représentées aux côtés des délégués des universités en grève (cette absence a rendu plus
difficile le contrôle des grévistes sur ces syndicats dont les dirigeants - notamment ceux de l'UNEF - sont allés discuter
avec l'UMP). Cette coordination a repris les revendications des étudiants : retrait du CNE, abrogation de toute la loi
Borloo, rétablissement de tous les postes supprimés aux concours d'enseignement, lutte contre la précarité, etc... De
même, la coordination a dû, le 25 mars, exprimer la volonté que soit chassé le gouvernement.
La mobilisation a posé ouvertement la question du pouvoir.
Dès le 14 février, les manifestations ont commencé à formuler l'exigence d'en finir avec le gouvernement. Ceci s'est
largement exprimé dans les manifestations du 7 mars puis n'a fait que se développer, visant tout particulièrement Chirac
après qu'il ait promulgué la loi pour l'égalité des chances. C'est parce que les manifestants affirmaient ouvertement la
volonté de les chasser que le gouvernement, menacé dans son existence, a dû préparer le retrait du CPE. Mais les
dirigeants des syndicats, ceux du PS et du PCF comme ceux de l'UNEF ont désavoué la coordination étudiante qui
demandait la démission du gouvernement. Puis, après s'être adressés à Chirac, ils sont allés discuter avec l'UMP pour
permettre à Chirac et son gouvernement de rester en place tout en retirant le CPE. Ce faisant, les dirigeants syndicaux,
avec le PS et le PCF, ont sauvé Chirac alors que les conditions étaient réalisées pour le chasser immédiatement.
Le CPE a été retiré mais tout le reste est maintenu : la volonté des étudiants de poursuivre le combat est donc
parfaitement légitime. Elle s'est exprimée dans les assemblées générales (7000 étudiants réunis à Rennes-2 le 12 avril):
le CNE, la loi sur l'égalité des chances, le projet de loi contre les immigrés, la loi favorisant la Recherche privée et la
précarité des chercheurs, tout cela - avec la répression contre les manifestants - demeure parce que Chirac reste en place.
Combattre pour chasser Chirac : une nécessité pour arracher les autres revendications.
De ce point de vue, il faut dire que Thibault, Hollande et tous les autres se moquent de la jeunesse quand ils lui
disent: « maintenant, il faut se donner comme cible le CNE » alors qu'eux-mêmes refusent d'exiger le départ immédiat
de Chirac. A l'inverse, c'est en combattant pour chasser Chirac que l'on arrachera les autres revendications.
Chirac ne partira pas de lui- même ? C'est certain et il faudra le lui imposer. Mais si le PS et le PCF, avec l'appui des
dirigeants syndicaux, appelaient dans l'unité au départ immédiat de Chirac, de son gouvernement et de sa « majorité »
UMP, ce serait un formidable appel d'air à la mobilisation. C'est justement pour cela qu'ils ont refusé un tel appel quand
les manifestants l'exigeaient. Car ils sont attachés à la défense du capitalisme et redoutent la mobilisation des masses.
On voit bien ici la difficulté à laquelle se heurte la mobilisation des trois derniers mois : il manque, à la jeunesse, une
organisation révolutionnaire suffisamment puissante pour reprendre partout et permettre que soit imposée l'exigence
formulée par plusieurs Assemblées, en particulier le Comité de ville de Lyon qui demandait le 28 mars « aux syndicats
d'organiser la manifestation centrale à Paris pour chasser Chirac, son gouvernement, sa majorité »
Nécessité d'une organisation révolutionnaire de la jeunesse.
« Mais », diront certains, « n'existe-t-il pas des organisations telles que la LCR, LO, le PT, sans compter nombre de
petits groupes ? ». Constatons simplement que LO, le PT et tant d'autres n'ont jamais combattu pour que se réalise le
Front unique pour chasser immédiatement Chirac et son gouvernement, que la LCR n'a bredouillé quelques mots contre
le gouvernement que vers la fin de la mobilisation. On mesure ainsi la nécessité de construire une organisation
véritablement révolutionnaire, ce qui est l'objectif de Révoltes.
De la même manière, ni LO ni la LCR n'ont combattu pour interdire aux dirigeants syndicaux qu'ils négocient avec
l'UMP. Or cette question des « négociations », du « dialogue social » est une question centrale : Chirac propose une
grande concertation pour assujettir l'université au patronat, Sarkozy propose la relance du « dialogue social », Laurence
Parisot, présidente du MEDEF, veut rencontrer chaque syndicat pour discuter de la précarité, etc...
Ce dialogue social, Chirac en a besoin pour rester en place ; les discussions avec son gouvernement et l'UMP leur
donnent une légitimité : ceci contribue à la démobilisation et prépare de nouvelles attaques contre la jeunesse et les
travailleurs. Il est indispensable de mettre fin à ces discussions : assez de concertation, assez de dialogue social ! La
responsabilité du PS et du PCF est d'exiger immédiatement le départ de Chirac, de Villepin, Sarkozy et de leur
« majorité » UMP-UDF, et de se déclarer prêts à former maintenant un gouvernement de leurs seuls partis, sans Chirac.
Sur cette base, il est nécessaire de combattre en particulier contre les poursuites judiciaires dont sont victimes des
centaines de manifestants et faire annuler les sanctions déjà prononcées, ceci par le front unique des organisations et non
par un appel de « personnalités ». De même faut-il exiger des organisations ouvrières, partis et syndicats, qu'elles
organisent une manifestation centrale pour interdire le vote par l'UMP du projet de loi Sarkozy contre les immigrés :
Front unique des organisations pour mettre fin à la répression contre les lycéens et les étudiants !
Manifestation centrale et unie à l'Assemblée pour en finir avec le projet de loi Sarkozy et avec l'UMP !
Combattre le capitalisme, c'est aujourd'hui combattre pour chasser Chirac et réaliser le front unique sur cet objectif.
La chute de Chirac permettait d'en finir avec la Vème République réactionnaire, permettrait d'en finir avec les pleins
pouvoirs d'un président Bonaparte avec le 49 ter et tous les outils d'un régime du « coup d'état permanent ». La
destruction de la Vème République serait un point d'appui dans le combat contre la bourgeoisie, sur la voie du combat
pour exproprier la bourgeoisie et constituer un gouvernement ouvrier.