Mise à jour le 5 juin 2009


20 juin 2008, note politique
note politique disponible en pdf

Europe



Le «non» irlandais dans la continuité du «non» français : fondamentalement, un vote de classe.


Il y a trois ans, en réponse au référendum convoqué par Chirac, le « non » majoritaire ouvrait une crise dans l'Union européenne. Le 12 juin 2008, alors que le traité remanié à Lisbonne devait mettre fin à cette crise, c'est un « Non » tout aussi net qui a été exprimé par les électeurs Irlandais. Ce « non » irlandais relance la crise de l'Union européenne.
C'est en même temps une gifle politique pour Sarkozy qui avait fait de ce traité remanié l'emblème de sa politique étrangère.


Un « non » irlandais sans ambiguïté.

Avec 53,4% de « non » et 46,6% de « oui », le résultat du vote irlandais est sans ambiguïté. Il est d'autant moins ambigu que le niveau de participation est relativement élevé pour ce type de vote. Avant le vote, la presse favorable au traité considérait que l'abstention avantagerait le « non ». Les Echos rappelaient qu' « en 2001, lors du premier référendum sur le traité de Nice, la participation avait été inférieure à 35% et le « non » l'avait emporté ». Puis, lors d'un deuxième vote imposé aux Irlandais, le taux de participation avait atteint 44% et le « oui » était sorti victorieux. Ce calcul n'a pas résisté à l'épreuve des faits. Le 12 juin 2008, c'est avec 53,1% de participation que le « non » l'a emporté.

Aussitôt, les partisans du « oui » entreprirent de discréditer ce « non » en expliquant que le camp des « non » additionnait les motivations les plus diverses, et ne serait qu'un rassemblement hétéroclite.

Pourtant, l'aspect le plus important, c'est l'extraordinaire décalage entre ce vote majoritairement « non » et la position en faveur du « oui » défendue par la quasi-totalité des grandes formations politiques, l'ensemble des partis de la bourgeoisie de même que le Labour. Et avec eux, 160 des 166 députés! De même a-t-on vu l'Union des syndicats ouvriers aux côtés du syndicat des patrons.


Un vote de classe.

Une première évidence, c'est que les banlieues ouvrières de Dublin ont massivement voté « non », avec 60 voire 65% de « non ». De même nombre de zones dites rurales qui sont en réalité, comme en France, de plus en plus ouvrières. Une enquête révèle que 74% des travailleurs manuels en activité ont voté « non », ainsi que 58% des chômeurs.

Or, ce vote est d'autant plus remarquable que le Labour a milité pour le « oui », de même que le Congrès des syndicats irlandais. Mais il y a eu des résistances.

Ainsi, le principal syndicat affilié, le SIPTU avec ses 200 000 membres, organiquement lié au Labour, n'a pas donné de consigne de vote, au grand regret de son leader qui voulait soutenir le traité.

D'autres syndicats ont lancé une déclaration qui, sans appeler explicitement à voter non, proclamait « stop à la fuite en avant », ce que tout le monde a interprété comme un appel au non.

Parmi les organisations qui ont combattu pour le « non », 14 d'entre elles se sont regroupées dans un comité « No vote », dont différentes organisations d'origine ouvrière (le Communist Party of Ireland, le Socialist Party, le Socialist Workers Party, le Workers Party …). Il y a aussi le Sinn Féin, organisation considérée comme radicale (issue du vieux parti nationaliste), seule force représentée au Parlement à avoir milité pour le « non ».

Ce vote traduit le refus d'un traité qui ouvre la porte à des attaques en règle contre les droits sociaux et qui exacerbe la concurrence au préjudice des travailleurs. En toile de fond, il y a la menace de crise économique. On présente l'Irlande comme la grande bénéficiaire de l'UE, et comme le pays d'un miracle économique, avec un faible chômage et des taux de croissance record. C'est oublier les conditions de travail et de salaires réels qui ont permis ce « miracle ».

En tout état de cause, ce « miracle » est fini : Le taux de croissance de 2008, qui avoisinerait 1%, sera le plus faible depuis 1990. La bulle immobilière a explosé. En un an, le prix des maisons est tombé de 10%, la construction de 21%. Le chômage progresse. Et les prix ( gaz , électricité…) s'envolent.

D'ores et déjà, au pays du « miracle économique », 10% des irlandais sont officiellement considérés comme « pauvres », et 20% sont menacés par la pauvreté.


La jeunesse vote « non »

On a parfois présenté le « non » irlandais comme le vote de personnes très conservatrices, ou peu cultivées…La réalité est tout autre : alors que la jeunesse est la couche la moins conservatrice de la société, et en moyenne la plus cultivée, la jeunesse a voté « non ». Massivement. Qu'on en juge : 65% des moins de 25 ans ont voté « non », ainsi que 59% des irlandais de 25 à 39 ans.

Un tel vote renforce la cohésion politique du vote ouvrier. Et la jeunesse a fait corps avec le prolétariat.


Des couches petites bourgeoises désemparées

A cette résistance ouvrière s'est ajouté un refus exprimé par des couches de la petite bourgeoise votant habituellement pour les grands partis bourgeois.

Tous les partis bourgeois ont fait campagne pour le oui. … C'est le cas du parti au pouvoir, le Fianna Fail, avec l'ensemble du gouvernement ; du principal parti d'opposition, le Fine Gael. S'y ajoutent les deux organisations patronales, les Chambres de commerce, les évêques et la quasi totalité des médias. La petite et moyenne bourgeoisie aisée a voté en faveur du traité.

Mais il y a eu résistance d'une fraction significative de l'électorat de ces partis. C'est vrai en particulier parmi les petits agriculteurs. C'est aussi le cas de certains patrons regroupés derrière un milliardaire fondateur du groupe « Libertas ». Ces contradictions au sein de la bourgeoisie se retrouvent dans la plupart des pays d'Europe.

Pour une part essentielle, les votes « non » issus de la petite bourgeoisie, notamment de la petite paysannerie, doivent être considérés comme un vote de ralliement au vote ouvrier.


Une petite paysannerie menacée.

L'Irlande est un pays largement agricole, composé surtout de petites exploitations. Elle est le quatrième exportateur de bœuf du monde, cette filière faisant vivre 85 000 producteurs et travailler 300 000 personnes. Jusqu'alors partiellement protégés par l'UE, ces producteurs sont menacés par les projets de l'OMC visant à ouvrir le marché européen aux produits agricoles du monde entier. Et c'est le commissaire européen Peter Mandelson qui, conduit ces négociations au nom de l'Union européenne.

C'est face à cette menace que la forte association des paysans irlandais (IFA) a appelé à manifester le 12 avril. Finalement, les dirigeants de l'IFA, au vu de quelques promesses, ont appelé à voter « oui ».

Mais leurs troupes n'ont pas suivi. Et, au moment du vote, ont rallié le vote ouvrier.

A l'occasion de ce référendum, c'est donc bien un vote de classe qui s'est exprimé. Un vote contre la bourgeoisie et ses partis. Un vote des travailleurs et d'un certain nombre de leurs organisations avec le soutien de certaines couches menacées de la petite bourgeoisie.


Un vote politique qui a valeur générale pour toute l'Union Européenne

Ce vote irlandais menace de bloquer la ratification en cours, car il était impératif que tous les Etats ratifient ce traité pour qu'il soit applicable. D'ores et déjà, on explique qu'il est exclu de renégocier le traité, et qu'il est exclu d'y renoncer. Il faudra donc faire « plier » ces fortes têtes… Juridiquement, ils peuvent sans doute trouver une astuce pour passer par-dessus ce vote.

Mais c'est politiquement que l'UE est sonnée. Libération du 14 juin a beau expliquer : « Le vote irlandais n'est pas considéré comme aussi gênant que le « non » français de 2005 », ceci est inexact. D'abord parce que ce traité prétendument simplifié était déjà une roue de secours pour sauver le traité constitutionnel rejeté en 2005. Ensuite parce qu'il y a un effet cumulatif. C'est le troisième référendum qui se traduit par un échec. Et tout le monde admet que, si des référendums avaient été organisés ailleurs, les partisans du « oui » auraient été le plus souvent battus.

Aussi est il parfaitement mensonger d'écrire que, avec 53,4% de « non » en Irlande, « 862 415 personnes ont scellé le sort d'un projet conçu pour près de 500 millions d'Européens » comme le prétend Libération du 14 juin. Car tout a été fait pour que ces 500 millions n'aient pas voix au chapitre. Il faut dire au contraire que les électeurs irlandais ont pu exprimer la volonté majoritaire des 500 millions d'européens.

La légitimité de cette construction européenne en est sévèrement affaiblie. Toutes les décisions prises seront désormais contestables.

Plus encore : pour les partis et les gouvernements favorables au « oui », c'est un désaveu cinglant.

C'est particulièrement vrai pour les partis issus de la classe ouvrière (le PS en France, le Labour en Irlande …). Pour les dirigeants de ces partis qui, tel François Hollande, avait pleinement soutenu le traité de Lisbonne après avoir soutenu le traité constitutionnel en 2005, c'est un sévère échec : une fois encore, c'est leur propre base (militante et électorale) qui se révolte, échappe à leur contrôle.

Précisons : c'est seulement parce que ces partis bafouent ouvertement les aspirations des militants et électeurs que, dans les cas présents, le référendum peut apparaître comme un « recours » contre ces dirigeants politiques (en Irlande, il est imposé par la constitution ; dans d'autres pays, il n'est pas impératif ; et dans le cas de la V° République française, le référendum est un instrument plébiscitaire à caractère bonapartiste).

Si les partis d'origine ouvrière avaient repris la volonté des travailleurs, le traité de Lisbonne aurait été bloqué dans un grand nombre de parlements.

Et, en France, si le PS avait voté en bloc contre au parlement réuni en Congrès, Sarkozy n'aurait pas obtenu le droit de faire ratifier ce traité.

D'une certaine manière, le fait que le référendum apparaisse pour certains comme un recours « démocratique » témoigne à quel point est corrompue ce qu'on appelle aujourd'hui la « démocratie » : non seulement l'Union européenne, dans son fonctionnement, n'a rien de démocratique, mais les Etats bourgeois qui le composent, et qui fonctionnent pour la plupart sur une base parlementaire, ont su domestiquer leurs « oppositions ». Tous ces opposants qui passent leur temps à évoquer la « démocratie » tournent très tranquillement le dos à la classe qui a permis leur construction.


Où va l'Union Européenne ?

L'Union européenne est grandes difficultés. Certains, en Allemagne notamment, rêvent d'accentuer le processus d'intégration. C'est ce qu'ils appellent l'Europe politique. Cette aspiration correspond au fait que, économiquement, l'Allemagne domine très largement l'Union européenne.

Mais ce rêve se heurte à la réalité : l'Europe demeure une collection d'Etats nationaux dont les relations restent déterminées par la rivalité entre les principaux impérialismes d'Europe. Pour des impérialismes tels que la France et la Grande Bretagne, la défense des prérogatives de leur Etat est absolument nécessaire. Et le traité en cours de signature est conçu pour entraver toute intégration renforcée sur le plan social et politique. De même le traité de Nice qui est aujourd'hui en vigueur.

Le traité de Nice avait fait l'objet d'un sévère marchandage entre les principales puissances européennes. L'Allemagne avait obtenu quelques avancées correspondant à sa place nouvelle, mais Chirac et Jospin avait entravé les prétentions allemandes en faisant à d'autres pays (Espagne, Pologne) de substantielles concessions. Il en était résulté un dispositif rendant trés difficile toute nouvelle décision importante.

L'Allemagne avait réagi en impulsant un brutal et rapide élargissement à dix nouveaux pays de l'Est de l'Europe, ce qui renforçait nettement sa place. Cet élargissement ayant été acquis, l'Allemagne remettait en chantier un nouveau projet de traité visant à corriger le traité de Nice dans le sens qu'elle souhaitait. Ce furent de longues et laborieuses négociations autour du projet d'une prétendue « constitution » (qui, en fait, n'avait de constitution que le nom).

Finalement, un accord fut trouvé, qui redonnait sa place réelle à l'Allemagne. 18 pays ratifièrent aussitôt ce texte. Et c'est pour des raisons de politique intérieure, pour se refaire une santé politique que Chirac choisit de recourir à un référendum.

Mais le 29 mai 2005, c'est un « Non » indiscutable qui conclut le référendum décidé par Jacques Chirac. Trois jours plus tard, le même rejet s'exprimait aux Pays Bas. L'Union Européenne entrait en crise. Tout le processus était bloqué. Or plusieurs pays, l'Allemagne en tête, exigeaient la relance du processus.

Il fallut attendre deux ans et l'élection présidentielle française. Aussitôt élu, Sarkozy se précipita à Berlin. Un accord fut rapidement trouvé. Sur le fond, comme l'exigeait l'Allemagne, rien n'était changé. Sur la forme, l'abandon de quelques symboles permettait à Sarkozy de faire croire qu'il s'agissait d'un nouveau texte. Mieux ; Merckel eut l'intelligence de laisser Sarkozy s'attribuer tout le mérite de ce traité en apparence modifié alors qu'il était la simple mise en œuvre de ce qu'avait décidé l'Allemagne.

La signature du « nouveau » traité à Lisbonne le 13 décembre par les 27 chefs d'État et de gouvernement marquait donc la fin du processus de renégociation. Restait ensuite à faire ratifier ce texte par les 27 États. Pour éviter tout nouveau rejet, il fut convenu d'éviter tout référendum, sauf contrainte constitutionnelle. Et les ratifications s'engagèrent à marche forcée. Tout devait être bouclé pour décembre 2008.


Une défaite pour Sarkozy

Il était si fier ! Il croyait si bien avoir fait triompher sa diplomatie qu'il ne tarissait pas de louanges à sa propre gloire, oubliant qu'il n'avait fait que s'agiter au compte des exigences allemandes. Et puis, patatras ! Une bande de teigneux de la pire espèce, de ces teigneux irlandais qui ont derrière eux l'un des plus longs combats jamais mené contre un impérialisme, ont fait voler en éclats ses prétentions ridicules. Le « non » irlandais a jeté à bas le traité de Lisbonne. Et ce coup est porté au moment même où Sarkozy se préparait à jouer le président de l'Europe. Tous ses projets doivent donc être revus. « Depuis un an, le président français se vantait d'avoir sorti l'Union européenne de l'impasse (…) le retour du casse-tête institutionnel va miner la présidence française à compter du 1er juillet » observe Le monde du 15 juin.

Ce que Sarkozy est incapable de comprendre, c'est que la résistance des uns nourrit la résistance des autres. Pour contourner la résistance qui s'était exprimée en France, il avait utilisé la ratification parlementaire. Mais le « non »français puis hollandais ont préparé le terrain au non irlandais. Et ce dernier constitue un point d'appui en France à tous ceux qui veulent mettre en échec la politique de Sarkozy.

En filigrane se dessine ainsi la seule alternative possible à l'Union européenne des Etats capitalistes. Cette alternative, c'est une union produit du combat des masses de toute l'Europe, contre les Etats bourgeois et l'UE et pour une fédération socialiste d'Europe.

Seul le prolétariat peut, en mettant à bas les Etats bourgeois, construire une fédération d'États socialiste de l'Europe. A dire vrai, seul le prolétariat peut unifier l'Europe.

Les différentes bourgeoisies d'Europe en sont arrivées au point où elles ne peuvent pas avancer, ni reculer. La crise économique qui approche pousse à la paralysie l'Union Européenne. Celle ci n'a progressé dans le passé que lors des phases de croissance, et entre en crise quand la crise économique menace et exacerbe les rivalités entre les impérialismes grandes et petits.

Mais ils ne peuvent pas reculer : le retour à des monnaies nationales et à la fermeture des frontières provoquerait un chaos économique.

Cette situation de crise, que seul les prolétariats et la jeunesse pourront la dénouer. A leur propre compte.


À propos de la lutte des Irlandais pour l'indépendance, on lira avec intérêt l'article publié dans le n° 11 de Révoltes d'octobre 2006, article réalisé à l'occasion de la sortie du film de Ken Loach, « Quand le vent se lève ». (L'article rappelle ce que fut le mouvement ouvrier avant 1914 et les questions politiques auxquelles il se trouva ensuite confronté).
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